De la côte à la mer… Al-Qaïda se fraye un chemin vers un nouveau « détroit de Bab el-Mandeb »

Dubaï – Omar Al-Ansari

Depuis juillet 2023, j’ai averti que l’expansion des groupes extrémistes au sud du Sahel ne visait pas seulement à étendre le champ des combats terrestres, mais aussi à atteindre le golfe de Guinée et à sortir de l’enclavement géographique qui les confine au Mali, au Niger et au Burkina Faso. J’avais alors écrit que l’accès à la mer pourrait ouvrir à ces groupes une voie pour la contrebande d’armes, et peut-être, par la suite, les conduire à se livrer à la piraterie maritime, à l’instar de ce qui s’est passé en Somalie. C’était avant que le nord du Bénin et du Togo ne deviennent un véritable front de combat.

Cet avertissement a été réitéré par la suite dans des publications sur mes comptes de la plateforme « X », que ce soit lorsque j’ai évoqué « la course d’Al-Qaïda et de Daech vers les pays du golfe de Guinée », que lorsque l’organisation Al-Qaïda a annoncé la nomination d’un émir au Bénin en février 2026, ce qui constituait une avancée allant au-delà des attaques ponctuelles pour s’orienter vers la mise en place d’un commandement local et d’un projet de stabilisation à long terme. En mai, j’ai souligné que « l’avancée d’Al-Qaïda à l’intérieur du Bénin » révélait une stratégie consistant à pénétrer les zones frontalières et à épuiser les forces avant de se diriger vers le sud.

En avril 2026, j’ai écrit que cela ne signifiait pas l’existence d’une seule salle d’opérations s’étendant du Mali à la Somalie, mais bien de l’émergence d’un « arc de chaos interconnecté » au sein duquel se croisent les groupes extrémistes et les réseaux d’armes, d’or, de carburant et de contrebande, de l’Afrique de l’Ouest au Soudan, en passant par la Corne de l’Afrique et la mer Rouge. En effet, chaque nouvelle fragilité des pays du Sahel ouvre une voie supplémentaire vers les ports, le commerce et l’énergie.

Aujourd’hui, le fossé que le Togo est en train de creuser à son extrême nord ne semble pas être une simple fortification frontalière, mais bien la reconnaissance du fait que le conflit s’est bel et bien déplacé du cœur du désert vers les confins des pays de l’Atlantique.

 

La course de la « Base » et de Daech vers la mer

Les organisations Al-Qaïda et Daech avancent vers le golfe de Guinée en empruntant deux itinéraires différents.

C’est le « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans », branche d’Al-Qaïda au Sahel, qui a suivi le parcours le plus court et le plus avancé. Elle a en effet transformé l’est du Burkina Faso, notamment les régions de Kombinga, Taboa et Kolbilogo, en bases de départ vers le nord du Bénin et du Togo. Selon les données d’« AKLID », le groupe a commencé à s’étendre au Bénin en 2021 et au Togo en 2022, avant de consolider sa présence dans le complexe de réserves « W-Arly-Bendjari » et dans les zones frontalières environnantes. Le groupe ne compte pas uniquement sur les attaques, mais aussi sur la prédication, le recrutement, le commerce illicite ainsi que l’approvisionnement en carburant et en vivres.

Quant à l’organisation « Daech au Sahel », elle opère depuis Menaka, à l’est du Mali, ainsi que dans les États de Tillabéri et de Tahoua au Niger, en direction de Dosso, de la frontière avec le Bénin et du nord-ouest du Nigeria. Il privilégie la violence directe et la guerre économique, notamment en prenant pour cible l’oléoduc reliant le Niger au Bénin, tandis que ses cellules utilisent d’abord certaines zones comme couloirs d’approvisionnement avant de les transformer progressivement en zones de combat.

Ces deux voies se rejoignent dans le sud-ouest du Niger, notamment dans les régions de Gaya et de Dioundou, où les réseaux d’Al-Qaïda et de Daech se chevauchent. Selon « Akled », ce chevauchement pourrait conduire temporairement à un partage des zones d’influence, mais il comporte un risque accru de voir éclater une guerre entre les deux organisations, comme cela s’est déjà produit au Mali et au Burkina Faso.

À ce jour, Al-Qaïda est en tête dans cette course. C’est elle qui dispose de la présence militaire la plus visible au Bénin et au Togo, tandis que Daech reste davantage concentré sur l’axe Niger-Nigéria-nord-est du Bénin. Mais les deux organisations recherchent la même chose : une population, des itinéraires de contrebande, des sources de financement et un corridor reliant la région saharienne aux économies côtières.

 

Des attaques à la frontière au déploiement de troupes

Le tournant au Togo a eu lieu le 11 mai 2022, lorsque huit soldats ont été tués et treize autres blessés lors de la première attaque terroriste sanglante revendiquée sur le territoire national. Deux mois plus tard, des civils ont été tués lors d’attaques simultanées contre des villages du nord du pays. Reuters avait alors confirmé que la menace s’était déplacée du Burkina Faso vers le territoire togolais.

Depuis lors, les opérations se sont déplacées des villages situés à proximité de la frontière vers des zones plus reculées de la région de la savane, avec le recours à des engins explosifs improvisés et à des embuscades nocturnes, visant des soldats et des civils accusés de collaborer avec l’armée.

En juillet 2024, le groupe « Soutien à l’islam et aux musulmans » a annoncé avoir pris temporairement le contrôle d’une caserne située près de la frontière avec le Burkina Faso, tué six personnes et saisi des armes. En octobre de la même année, l’une des attaques les plus graves s’est produite près d’un chantier de creusement de tranchées ; neuf soldats et dix civils ont été tués, selon l’« Indice mondial du terrorisme 2025 ». C’est ainsi que ce chantier de tranchées est devenu, dès sa phase initiale, une cible pour le groupe.

En 2025, le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dossi, a reconnu que le groupe avait perpétré 15 attaques depuis le début de l’année, qui ont causé la mort de 54 civils et de 8 soldats, dans un rare aveu officiel de l’ampleur des pertes. Il a ajouté qu’environ 8 000 militaires togolais étaient déployés dans le nord du pays.

 

Bilan des attentats dans les pays voisins

À Benin, les frappes ont été plus violentes :

Au moins 28 soldats ont été tués lors d’une attaque contre un poste militaire situé dans le parc « W » en janvier 2025.
54 soldats ont été tués lors de deux attaques simultanées en avril, tandis qu’Al-Qaïda a affirmé en avoir tué 70.
15 soldats ont été tués lors d’une attaque contre la base de Kofuno en mars 2026 (Reuters).

Le Ghanan’a pas encore fait l’objet d’une attaque majeure avérée, mais une enquête de Reuters a révélé que des combattants en provenance du Burkina Faso utilisaient le nord du pays pour s’approvisionner en nourriture, en soins médicaux et en matériel, ce que le gouvernement d’Accra a démenti.

En Côte d’Ivoire, les attaques ont diminué depuis la vague de 2020 et 2021, mais les zones frontalières continuent d’être utilisées, selon les évaluations sécuritaires, comme bases de repos, de repli et de soutien aux opérations menées dans le sud-ouest du Burkina. L’absence d’attaques ne signifie donc pas pour autant que les réseaux aient disparu.

 

Que sait-on du fossé du Togo ?

Un reportage publié par « Jeune Afrique » en juillet 2026 évoquait une stratégie togolais secrète reposant sur trois éléments : un fossé frontalier, de nouvelles bases avancées, ainsi que des formateurs ou des contractuels turcs participant à la formation des forces spéciales et à la mise en service des drones « Bayraktar TB2 ».

La zone d’opération du projet passe près de Bonio, sur la route menant à Kombinga au Burkina Faso, une région située face à l’une des principales bases de départ de l’organisation « Soutien de l’islam et des musulmans ». Le groupe « RIN/Stratfor » a également fait état d’un élargissement des tranchées, d’un renforcement des bases et d’un déploiement militaire accru dans la région de la savane.

 

Un déficit d’information

Il convient toutefois de signaler un écart d’informations : certains rapports font état d’un fossé s’étendant sur « des centaines de kilomètres », alors qu’une étude frontalière publiée par le Bureau de géographie du Département d’État américain estime la longueur de la frontière entre le Togo et le Burkina Faso à environ 78 milles, soit près de 126 kilomètres (étude sur les frontières internationales n° 128).

Il pourrait donc s’agir d’un réseau de tranchées et de lignes de défense internes ramifiées, et non d’une seule tranchée rectiligne s’étendant sur des centaines de kilomètres. À ce jour, il n’existe aucune carte officielle ni aucune coordonnées publiées permettant de confirmer son tracé complet.

De plus, ce fossé n’est pas un projet lancé à partir de zéro en 2026. Des rapports antérieurs avaient déjà fait état du creusement de certaines parties de celui-ci après la proclamation de l’état d’urgence dans la région de la Savane en 2022 ; il a ensuite été élargi parallèlement à la mise en place de nouveaux postes militaires.

La nouveauté réside donc dans le fait qu’il est passé d’un simple obstacle frontalier à un système de défense comprenant des bases avancées, une surveillance aérienne, des forces spéciales et des partenariats militaires avec des pays étrangers.

La prochaine guerre… Des fortifications fixes face à un ennemi mobile

Le fossé permet de ralentir les motos et les voitures et de contraindre les assaillants à passer par des points précis pouvant être surveillés. Mais à lui seul, il ne peut pas arrêter un groupe se déplaçant à pied et utilisant les forêts, les villages et les sentiers traditionnels entre le Togo, le Bénin, le Ghana et le Burkina Faso.

Par conséquent, la prochaine guerre devrait prendre les formes suivantes :

Premièrement : une guerre d’usure autour du fossé

Le groupe ciblera les postes de garde, les patrouilles d’entretien, ainsi que les engins de forage et de ravitaillement, en recourant à des engins explosifs improvisés, à des embuscades, à des tirs de snipers et à des attaques nocturnes. Il avait déjà attaqué des ouvriers et des soldats participant à la construction de tranchées en 2024.

Deuxièmement : contourner plutôt que de forcer le passage

Le groupe ne sera pas obligé de franchir directement le fossé. Il pourra se diriger vers l’est en passant par le nord du Bénin ou vers l’ouest en direction des régions limitrophes du Ghana, puis revenir au Togo par des points moins bien défendus.

Troisièmement : déplacer le théâtre des opérations vers l’arrière

Plus la pression s’intensifie aux frontières, plus le risque est grand que les voies d’approvisionnement, les ponts, les réseaux de communication et les dépôts de carburant soient frappés, ou que des villes telles que Dabaong et Kara soient prises pour cibles. L’objectif ne sera pas de s’emparer rapidement de Lomé, mais d’épuiser l’État et d’alourdir le coût de la défense de la longue route reliant le nord au littoral.

Quatrièmement : la confrontation entre les drones et les services de renseignement

Le Togo s’appuiera sur la surveillance aérienne et les drones « Bayraktar », tandis que les groupes armés se cacheront dans les villages et les forêts, et utiliseront des drones commerciaux à des fins de reconnaissance et peut-être d’attaque. Cela accroît le risque de pertes civiles si les frappes aériennes viennent se substituer à des renseignements terrestres précis.

Cinquièmement : la lutte pour la population

Le plus grave n’est pas la chute d’un site militaire, mais le fait que le groupe parvienne à se constituer une base de soutien locale. En effet, Al-Qaïda progresse généralement en réglant les conflits locaux, en assurant la protection de la population, en percevant des impôts et en menaçant ceux qui collaborent avec l’armée. Et chaque atteinte à la sécurité ou chaque attaque aveugle contre la population lui fournit de nouveaux arguments pour le recrutement.

 

Le golfe de Guinée va-t-il devenir un nouveau « détroit de Bab el-Mandeb » ?

Le fait d’avoir atteint la côte atlantique ne signifie pas que la base soit automatiquement devenue une force navale. En effet, il n’existe à ce jour aucune preuve publique indiquant que « Nasra al-Islam wa al-Muslimin » dispose d’unités navales ou d’embarcations armées, ni qu’il existe une coordination opérationnelle directe entre cette organisation et le Mouvement de la Jeunesse en Somalie.

De même, la liaison maritime directe entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique de l’Est, en contournant le cap de Bonne-Espérance, est longue et coûteuse et ne constitue pas la voie la plus courte pour le transport d’armes ou de combattants. Le scénario le plus probable consiste en un échange d’expertise, de financement et d’informations au sein du réseau international d’Al-Qaïda, ainsi qu’en l’utilisation des réseaux de contrebande existants, plutôt qu’en la mise en place d’une ligne maritime djihadiste régulière entre Lomé et la Somalie.

Toutefois, ce risque ne peut être écarté à plus long terme. Le golfe de Guinée abrite en effet une infrastructure criminelle active, impliquée notamment dans la piraterie, l’enlèvement de marins ainsi que la contrebande de pétrole, d’armes et d’êtres humains. En juin 2026, l’Administration maritime américaine a averti que la piraterie, les vols à main armée et les enlèvements contre rançon continuaient de constituer une menace pour les navires et leurs équipages dans le golfe.

Si des groupes extrémistes parviennent à s’infiltrer dans les réseaux portuaires ou concluent des accords avec des bandes de pirates, cette relation pourrait débuter par du chantage et la contrebande d’armes et de carburant, puis évoluer vers l’enlèvement de marins, les attaques contre les installations pétrolières et les entrepôts, ou encore les attaques contre la navigation à des fins de propagande et d’intérêts économiques.

Cependant, le golfe de Guinée diffère du détroit de Bab al-Mandab. Le détroit de Bab el-Mandeb est un passage étroit où la circulation maritime peut être menacée depuis la côte à l’aide d’armes relativement limitées, tandis que le golfe de Guinée est une étendue maritime ouverte et vaste, qu’il n’est pas possible de fermer de la même manière. Par conséquent, comparer le golfe à un « nouveau détroit de Bab al-Mandab » implique la possibilité d’une crise chronique qui ferait grimper les coûts d’assurance et de transport et menacerait les ports et l’approvisionnement énergétique, et non la capacité immédiate d’imposer un blocus maritime total.

 

Conclusion : une guerre en quête d’un rivage

Le fossé togolais ne signifie pas que l’organisation Al-Qaïda ait atteint la mer, mais il confirme qu’elle a contraint un État côtier à transformer sa frontière nord en front de guerre.

La question n’est plus de savoir si la crise du Sahel va atteindre les pays du golfe de Guinée ; elle a déjà touché le Bénin et le Togo, et a mis en place des réseaux d’approvisionnement dans d’autres régions. La véritable question est la suivante : les pays côtiers parviendront-ils à contenir ces groupes à l’intérieur des zones frontalières, ou ces zones deviendront-elles des couloirs reliant le désert aux ports ?

Si le deuxième scénario se concrétisait, l’accès de l’organisation à la mer ne constituerait pas seulement un avantage géographique, mais marquerait le passage d’une guerre désertique menée au sein de pays enclavés à une menace touchant les ports, l’énergie, le commerce international et les réseaux de piraterie dans l’Atlantique.

À ce moment-là, le fossé du Togo ne sera peut-être plus un rempart contre la guerre, mais le premier signe que la guerre du Sahel commence à se diriger vers le littoral.

 

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